Est-il possible de garder le silence ? Hommage à Liliane Pierre Paul

Illustration Charesso Lilian Pierre Paul

Comment faire semblant que tout va bien ? Le devoir de s’exprimer s’impose comme unique possibilité d’être. Donc, je dois enfin m’exprimer !

La nouvelle de la disparition tragique de la journaliste senior de Radyo Quisqueya vient ajouter à mon désespoir déjà profond. Malgré moi, je me questionne sur les causes de sa mort, sur les facteurs déclencheurs de celle-ci, ou encore sur l’origine de cette crise cardiaque dévastatrice. À mon sens, une corrélation est possible pour tout observateur perspicace qui suit de près les émotions submergeant Liliane quand elle exprimait son indignation contre les dirigeants haïtiens. Il n’est pas question, ici, d’évoquer le parcours titanesque de Liliane. Je n’ai pas non plus les compétences pour le faire. Toutefois, je peux témoigner de ce que j’ai pu entendre de Liliane et de ses émissions de radio.

Ce que je comprends, c’est qu’elle était une passionnée de lecture. Sa manière de présenter les faits et de les commenter a démontré son enthousiasme et son attachement pour la lecture.

Elle mobilisait généralement des références de gauche pour remettre en question certains faits de l’histoire ou pour diagnostiquer la situation actuelle d’Haïti. Liliane a fréquenté une école passionnante. Son école a eu d’excellents professeurs. Ils ont transmis leur savoir à de brillants étudiants. Le sens de l’histoire de cette militante rejette toute forme d’amateurisme. Il est formateur et heuristique.

Critique farouche des gouvernements de droite, Liliane s’est démarquée par son savoir-faire et son savoir-être. Sa démarcation peut être critiquée sous certains angles, compte tenu de sa relation viscérale avec les différents pôles de l’opposition politique. Ceci n’empêche pas cela ; elle reste et demeure une icône de la presse haïtienne. À dire vrai, la démocratie porte son nom. On pourrait même souligner qu’il devrait exister une démocratie à la Liliane, du fait qu’elle postule des règles contextuelles d’une idéologie non occidentale. Une démocratie en Haïti, colorée et imbibée de réalités locales.

Liliane rêvait d’une Haïti prospère et digne de son histoire. Elle présentait l’intérêt public avec passion, faisait ses recherches et livrait une émission passionnante. Elle maîtrisait ses sujets et savait qui inviter pour concevoir une émission à la dimension des objectifs ciblés. Ses choix, en grande partie, étaient idéologico-politiques. Ce n’était pas pour autant un problème. Cette subjectivité demeurait objective dans le sens wébérien, ce qui nous facilitait grandement l’interprétation des faits présentés lors des émissions.

Il faut ajouter à tout cela que sa passion pour mieux saisir les faits donnait l’impression qu’elle était à la fois une invitée et une journaliste de sa propre émission. Elle avait toujours une thèse à développer durant l’émission et créait parfois les conditions pour l’imposer aux autres. Elle avait de bonnes manières de le faire. Certaines de ses thèses étaient nécessaires à la compréhension de la crise en Haïti. Toute la dynamique heuristique et critique caractérisant le levier mobilisateur de Liliane provenait de son histoire et de ses rapports au métier de journaliste. Liliane avait été très touchée par la dictature en Haïti, d’où son sens critique envers toute forme d’autoritarisme. Elle avait pris ses distances avec les dérives de la démocratie, nous rappelant au quotidien la fragilité de celle-ci. Elle avait même souligné le niveau de prudence que nous devrions avoir pour éviter ce qui pourrait arriver. Liliane avait fait de la vie sa passion et son arme.

Sa vie, bien que triste sous certains aspects, était néanmoins marquante. Elle avait connu la prison, un trauma qu’elle avait surmonté avec courage. L’expérience de la prison avait laissé sa trace, et cette trace, peu importe sa source, avait également alimenté sa passion pour le combat démocratique.

La mort de Liliane m’indigne. Elle ne devrait pas partir sans voir poindre à l’horizon les premières lueurs de la démocratie qu’elle ne cessait de traquer. Sa mort m’indigne encore, car la République n’a pas su l’apprécier à sa juste valeur.

Sous le règne des bandits légaux, un voyou, fait président, a traîné dans la fange où il patauge tous les jours notre Lili national. Les mots combinés et déshonorants ont laissé de marbre la société. Au pays des bonnes affaires à faire, la dignité et le respect dus au patrimoine national sont souvent immolés sur l’autel des intérêts immédiats. Le président tout-puissant s’est réjoui de ses injures. Comme dirait le philosophe : « Le grand avantage de l’imbécile sur l’homme d’esprit, c’est qu’il est toujours content de lui. » Et Liliane a été rejetée dans un coin, son image grandement écornée.

Liliane, merci pour ton combat contre les abus ! Merci pour ton combat pour le respect des droits de la personne humaine ! Merci pour ton engagement inconditionnel pour le changement ! Merci pour ton militantisme contre les fossoyeurs de la patrie ! Merci d’avoir été Liliane Pierre Paul la passionnée ! Je ne pourrai jamais t’oublier. Puissent les citoyens conserver jalousement en eux les rêves de changements véritables qui t’ont habitée jusqu’à la fin. Un fait est certain, on se souviendra de ton quotidien : « nan Radyo Kiskeya, li fè 4trè. »

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